
Pour se remémorer la partie 1/2, c'est par ici : https://www.oliviacarlton.com/post/remue-menage-partie-1-2
Ne souhaitant pas alourdir un moment déjà tendu, je choisis de ne pas reprendre la situation avec Marie. À la place, je m’appliquerai à réorienter et à focaliser l’attention de madame A. sur un autre événement. Heureusement, cela fonctionne : elle s’apaise et la situation est ainsi désamorcée.
13 h 30. Réunion d’équipe conduite par les psychologues. Une réunion hebdomadaire dont l’objectif est d’apporter un éclairage psychologique, tant psycho-affectif que neurocognitif, aux situations amenées par les équipes de soins. Ce jour-là, en fin de réunion, Alexandra, une collègue aide-soignante, glisse à l’attention de l’équipe de l’après-midi :« Faites attention, madame A. est agitée aujourd’hui. »
Un retour en arrière s’impose, car cette remarque me ramène immédiatement à un élément de la vie de madame A., glané au cours d’un entretien clinique de type anamnestique.
Madame A. éleva seule plusieurs enfants. Une tâche rude, a priori. Pour faire vivre son foyer, elle effectuait de « petits ménages » chez des particuliers. Notons que, des années plus tard, son comportement portait encore les stigmates de cette époque. En effet, madame A. faisait souvent preuve d’une grande déférence ; parfois si marquée qu’elle en devenait malaisante. Son comportement du matin n’en était alors que plus interpellant.
Osons quelques hypothèses.
Et si, au moment de l’altercation, madame A. était en train de nettoyer le domicile de l’un de ses clients ? Et si elle se dépêchait de terminer pour faire quelques courses sur le chemin du retour, avant de rentrer préparer le repas du soir ? Après tout, en combinant cet élément de vie à son diagnostic, rien n’empêche une telle lecture. Et si, sans aller jusque-là, madame A. répétait simplement des gestes fortement automatisés, chargés de son histoire personnelle ? Et si ces mêmes gestes étaient les derniers témoins d’une trajectoire de vie qui, tragiquement, s’effaçait peu à peu de sa mémoire ? Des gestes qu’il conviendrait, vous l’aurez compris, d’encourager plutôt que de réprimer.
Encourager, oui, mais comment ? Pour quel bénéfice ? Et avec quelles ressources humaines, matérielles, voire financières ? Dans une logique d’optimisation du temps de travail, cette tâche ne peut évidemment pas incomber, du moins exclusivement, aux équipes de nettoyage. D’autant plus qu’il peut être vite compliqué pour un professionnel pressé par le temps de faire preuve d’empathie.
À partir de là, il devient possible d’être inventif. Voici quelques pistes non exhaustives, du plus simple au plus élaboré :
Lui fournir une lavette sèche, afin qu’elle puisse « nettoyer chez ses clients » sans entraver le nettoyage réel de son unité de vie ?
Programmer le nettoyage de cet espace lorsqu’elle est en atelier ou qu’elle reçoit la visite de sa famille ?
Concevoir un atelier autour des tâches ménagères, qui pourrait d’ailleurs bénéficier à d’autres résidents ? Et si oui, à quels résidents en particulier et pour quelles raisons ?
Bien entendu, ces options ne sont pas exclusives.
Et c’est là tout l’intérêt pour un gestionnaire d’établissement, parfois éloigné du terrain, de faciliter des temps de réflexion d’équipe structurés et constructifs : ces échanges débouchent sur des actions concrètes. De plus, celles-ci sont valorisables auprès des partenaires comme étant la preuve d’une démarche qualité vivante, inscrite dans une logique d’« amélioration continue ». Un argument fort, tant auprès des financeurs que des autorités de contrôle ; l’Agence Régionale de Santé pour ne citer qu'un exemple.
Dans ce cas précis, un ou plusieurs projets de soins personnalisés auraient pu être réajustés. Et l’offre de soins -non médicamenteuse, en prime- enrichie. Tout cela à partir de difficultés bien réelles, vécues à la fois par les équipes et par les personnes accompagnées.
Alors oui, cette démarche est chronophage. À l’inverse, réduire cet épisode à une manifestation désincarnée -un simple symptôme d’un trouble neurocognitif majeur- serait plus simple, plus rapide et n’interrogerait pas les pratiques professionnelles. Mais ce serait aussi bien moins porteur. Comme nous l’avons vu, s’engager dans une réflexion plus approfondie répond à des enjeux à tous les niveaux de l’organisation : des équipes opérationnelles jusqu'au niveau stratégique.
Enfin, à mon sens, la beauté de ces métiers réside aussi précisément dans ce refus de laisser les diagnostics écraser les individualités. Il s’agit au contraire de les intégrer à une réflexion plus large qui nous demande -et nous permet !- d’aller à la rencontre des personnes, au-delà des pathologies qui les affligent. Autrement dit : aller à la rencontre d’êtres résolument complexes, uniques. Et entiers.
C’est, en tout cas, l’une des approches fondamentales de la psychologie clinique.
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